L’éthique chez les sapeurs-pompiers
19/05/2026
Le monde occidental s’est structuré autour de concepts et de valeurs dont une grande partie revêt un caractère éthique, celle-ci se comprenant comme l’excellence du comportement grâce à la pratique de la vertu. La notion de vertu (du latin « vir », l’énergie, la force) est effet au coeur de la philosophie grecque classique. Elle a ensuite été reprise par le monde romain, le christianisme, les philosophe des Lumières et la morale républicaine si chère à Jules Ferry.
« La moralité, c’est l’instinct du troupeau dans l’individu. » Nietzsche
« N’espère rien de l’homme s’il travaille pour sa propre vie et non pour son éternité. » Antoine de Saint Exupéry
Le monde occidental s’est structuré autour de concepts et de valeurs dont une grande partie revêt un caractère éthique, celle-ci se comprenant comme l’excellence du comportement grâce à la pratique de la vertu. La notion de vertu (du latin « vir », l’énergie, la force) est effet au coeur de la philosophie grecque classique. Elle a ensuite été reprise par le monde romain, le christianisme, les philosophe des Lumières et la morale républicaine si chère à Jules Ferry.
Ce n’est que très récemment au regard du temps long que la contestation de la vertu et l’apologie d’une vie « par-delà le bien et le mal » a pu s’ancrer dans notre culture. Le monde occidental est aujourd’hui devenu largement nihiliste, consumériste et matérialiste parce que relativiste. Le relativisme consistant à ne pas opérer de distinction ou de hiérarchie entre les valeurs. Prophétique est à cet égard le discours prononcé par Soljenitsyne à Harvard en juin 1978 : « Les États devinrent sans cesse plus matérialistes. L’Occident a défendu avec succès, et même surabondamment, les droits de l’homme, mais l’homme a vu complètement s’étioler la conscience de sa responsabilité devant Dieu et la société. Durant ces dernières décennies, cet égoïsme juridique de la philosophie occidentale a été définitivement réalisé, et le monde se retrouve dans une cruelle crise spirituelle et dans une impasse politique. Et tous les succès techniques, y compris la conquête de l’espace, du progrès tant célébré, n’ont pas réussi à racheter la misère morale dans laquelle est tombé le XXème siècle, que personne n’aurait pu encore soupçonner au XIXème siècle ».
Il est donc aujourd’hui particulièrement difficile de se projeter dans un mode de penser « éthique » tout simplement parce que l’éthique ou la morale suppose d’adhérer à un ensemble de valeurs qui forment une doctrine, ce que contredit la façon de voir actuelle qui considère que tout se vaut, qu’il n’y a ni hiérarchie ni absolu. Ce relativisme frappe toutes les sphères de nos vies : culturelles, physiques, morales et métaphysiques. De façon schématique ce qui constituait les valeurs du monde occidental (bien, vertu, héroïsme, …) est aujourd’hui ringardisé par les standards libéraux.
Le monde des sapeurs-pompiers pourtant repose sur une haute idée de la dignité humaine et la possibilité pour chacun de ses membres d’aller jusqu’au sacrifice suprême si la mission l’exige. Le code des valeurs du pompier provient davantage de la chevalerie médiévale que de la modernité matérialiste. Chaque sapeur-pompier qui s’assume porte en lui à la fois l’impératif catégorique formulé par Kant « agis de façon telle que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans toute autre, toujours en même temps comme fin, et jamais simplement comme moyen » et la devise des preux « courage et dévouement ».
En cela l’état d’esprit du pompier peut le rapprocher de la mentalité militaire, bien qu’il s’en distingue. Il faut en effet relever d’emblée qu’un des travers et des risques propres au monde des pompiers est de s’identifier ou de chercher tous ses codes dans le monde militaire. Cette attitude passe à côté de la réalité. L’état de facilité et de l’enfance consiste à imiter en tous points ceux que l’on estime supérieurs. L’état de maturité au contraire exige de prendre sa place et de porter fièrement et sans orgueil ses qualités propres.
Le métier de sapeur-pompier comporte certes de nombreux éléments communs avec le monde de l’armée, notamment le service du public, la recherche de l’intérêt général et la réalisation de missions qui mettent aux prises avec la mort ; mais il s’en détache par une rupture essentielle dans les objectifs poursuivis : les militaires combattent les ennemis de la nation et sont des guerriers, les sapeurs-pompiers sauvent les populations et sont des sauveteurs. Le monde militaire est orienté vers le combat ou la répression tandis que le rythme de la caserne est celui des sorties pour porter secours aux personnes, aux biens et à l’environnement1. Aussi l’éthos du pompier ne peut et ne doit être celui du militaire dans son entièreté sous peine de rester infantile. Ce point est essentiel car il s’agit d’assumer et défendre une éthique, un état d’esprit et un monde de valeurs propres au monde des sapeurs-pompiers.
Cette éthique repose sur un savoir-faire unique et original, qui suppose des vertus particulières. Ces qualités et ces vertus qui caractérisent les hommes en rouge forment ce que l’on peut appeler l’éthique des sapeurs-pompiers.
Le monde des pompiers vit au rythme de missions régulières qui exigent parfois l’urgence, toujours la vigilance. C’est ce qui fait dire aux légionnaires que les pompiers « sont toujours en guerre » et qui marque une différence notable avec les autres forces de sécurité intérieures. Seul le corps des pompiers exige de l’ensemble de ses troupes un qui vive aussi permanent et constant pour les personnels d’astreinte ou casernés. Aucune autre institution ne porte dans sa nature à un si haut degré la culture de la vigilance constance qui se décline souvent par de l’urgence.
C’est un fait que dans les rangs des sapeurs-pompiers la plupart des personnels sont doués de ce sang-froid rare et précieux qui permet d’agir vite et bien dans des situations parfois critiques. Cette placidité qui entre dans la catégorie des vertus « communes » est certainement une des premières marques de fabrique de cette institution.
Le second élément propre aux pompiers est la nécessité où ils se trouvent à être en capacité de « gérer » des interventions ou des crises multiples par leurs déclinaisons et leurs effets. Les pompiers développent des aptitudes à décider au sein de l’incertitude parce qu’ils sont confrontés à des évènements très variés dans les causes et les conséquences : inondation, feu de forêt, accident, etc… Ce qui est particulièrement impressionnant est le sens de la hiérarchisation des priorités que développe le sapeur-pompier, hiérarchisation qui est opérée avec célérité et à-propos. On pense ici par exemple aux feux de forêts ou aux épisodes d’inondation au cours desquels il faut décider rapidement et en adéquation avec le réel sous peine de subir l’intervention.
Ce point permet de dire qu’il existe chez les pompiers une excellence dans le pragmatisme à cinétique rapide qui est unique. En effet sans ces deux qualités que sont le réalisme et la vitesse de décision il ne peut y avoir de mission correctement accomplie. On pense donc à la vertu de prudence qui se définit comme « la disposition qui permet de délibérer sur ce qu’il convient de faire, en fonction de ce qui est jugé bon ou mauvais ».
Le monde des pompiers est également celui de la rencontre régulière avec la violence : violence quant aux victimes, violence de la nature, violence de la misère sociale, violence des images et des odeurs … Ce choc régulier auquel tous sont confrontés oblige à une forme d’humilité parce que c’est en fin de compte la confrontation avec la fragilité de la vie. Dans certaines professions il est possible d’évoluer comme « à côté » des violences. Dans le monde des sapeurs-pompiers il s’agit de traverser ces chocs à répétition. Les sapeurs-pompiers sont réputés avoir de l’ego, ce qui est une bonne chose car cela signifie qu’ils assument qui ils sont. Beaucoup sont également doués de la vertu d’humilité parce que leur quotidien leur montre constamment que la vie est fragile. En fait la meilleure façon de traverser la souffrance réside sans doute dans une forme d’acceptation de la loi de la vie. L’humilité est le chemin pour vivre les interventions.
Enfin les pompiers sont le dernier service public à côtoyer l’ensemble de la population, ce dans un rapport a priori bienveillant. C’est le dernier service public qui maille le territoire avec une telle proximité et pour sauver les personnes. C’est d’ailleurs une richesse énorme qu’il s’agit de conserver : le volontariat n’est pas seulement un élément d’efficacité technique du corps des sapeurs-pompiers, c’est également une manière d’unir la nation qui est unique. L’armée ne peut plus le faire du fait de la suppression du service militaire et l’école n’assure plus ses missions. Le volontariat est une des réponses possibles à la crise actuelle. En effet les pompiers connaissent la France dans ses tréfonds et mieux que n’importe quel service public et c’est pourquoi la vertu d’amitié nous semble être un des éléments constitutifs du weltanschauung 2 pompier.
Il ne peut y avoir d’action de sauver des personnes sans une attention bienveillante à la fois envers les victimes et envers les autres membres de l’équipe. En bref un bon pompier est un pompier qui cultive l’amitié au sens large, parce que ses missions et la façon de les réaliser l’exigent.
L’amitié est le fait de vouloir du bien à la personne envers qui elle s’exerce. C’est certainement ce qui définit le plus les sapeurs-pompiers et ce qui explique pourquoi la population les aime tant : ce sont des hommes et des femmes qui font croître l’amitié.
Il existe donc une éthique propre aux pompiers parce que ce métier est unique par ses missions et par ce qu’il demande d’engagement. Ce métier n’est pas anodin et il est irréductible à l’image benoîte qu’il véhicule. Bien au contraire la profession de sapeur-pompier est faite d’une exigence unique et originale qui nécessite des vertus et qualités aussi bien morales qu’intellectuelles (pour reprendre la distinction aristotélicienne).
L’écueil auquel sont confrontés les sapeurs-pompiers et celui de rester prisonnier de l’image qui leurs sont accolés. On sait depuis Platon combien les images sont trompeuses. Bien au contraire les sapeurs-pompiers peuvent et doivent être fiers car ils sont dépositaires d’un système de valeur unique qui ne demande qu’à se développer. Les sapeurs-pompiers ne sont pas cantonnés à résidence comme certains s’en accommodent.
Au contraire ils ont une morale de vainqueur, faites de placidité, de réalisme, d’humilité et d’amitié : ce qui ne les tue pas les rend plus fort !
Commandant Quentin BROT – Chef de la division innovation à l’ENSOSP