Une perspective française de la protection civile au service d'une coopération renforcée entre la France et Singapour
20/09/2026
Face à un auditoire singapourien, le commandant Quentin Brot ancien enseignant et aujourd’hui sapeur-pompier professionnel, a animé une masterclass de deux heures consacrée à l'intégration de l'intelligence artificielle et des technologies émergentes dans les pratiques de leadership. Représentant l'Académie nationale de sécurité civile et l'IHEMI, il y a défendu une conviction simple : former les décideurs de demain ne se réduit pas à la maîtrise des outils technologiques les plus avancés, mais suppose un enracinement intellectuel et culturel profond.
Retour sur une intervention pensée comme une contribution au renforcement de la coopération entre la France et Singapour en matière de sécurité civile.
« Science sans conscience n'est que ruine de l'âme. »
La formule, empruntée à Rabelais, a servi de fil rouge à l'ensemble de l'exposé. Ni technophobie frileuse, ni soumission aveugle à la technique : la démonstration s'inscrit dans un équilibre classique de la pensée française, où la modernité s'articule à la tradition sans jamais s'y substituer celui d'une capacité à innover avec énergie tout en cultivant le recul, la réflexion stratégique et les humanités, pour exercer l'autorité avec discernement.
Une double légitimité, d'enseignant et de sapeur-pompier
La masterclass s'est ouverte sur un panorama synthétique des institutions représentées, de leurs missions et de leurs complémentarités une manière d'introduire la volonté politique affirmée de la France de figurer parmi les nations de premier plan en matière d'intelligence artificielle. Un tableau volontairement rapide mais structurant du modèle français de gouvernance de l'IA, articulant pilotage étatique et dialogue avec les acteurs opérationnels, a ensuite permis d'aborder les orientations et les réalisations concrètes de la France dans le champ spécifique de la sécurité civile.
Le commandant a tenu à situer d'emblée son propos dans son double parcours professionnel, partagé entre l'enseignement et les rangs des sapeurs-pompiers, une double appartenance qui structure, selon lui, une pensée critique constante sur les pratiques opérationnelles. Servir comme sapeur-pompier, a-t-il rappelé, c'est avant tout servir des personnes souvent vulnérables : une exigence qui suppose d'être non seulement techniquement compétent, mais pleinement humain, intelligent dans ses décisions et, pourquoi pas, ouvert à une forme de spiritualité entendue comme la capacité à donner du sens à l'action et à la responsabilité.
« À côté des victoires d'Alexandre, il y a toujours Aristote »
En convoquant cette formule du général de Gaulle, le principe directeur de la masterclass a été posé : les outils technologiques seuls ne suffisent pas à commander en opération ni à exercer un leadership véritable. Nécessaires, parfois décisifs, ils ne sont jamais suffisants. Commander suppose une compréhension globale de ce que l'on engage une compréhension qui ne peut émerger que d'un travail équilibré entre dimensions technologiques et humaines. C'est tout l'objet de la culture générale et de l'idéal de l'« honnête homme ».
L'intervenant a insisté sur les dérives possibles d'une technologie déshumanisée, livrée à elle-même, susceptible d'engendrer les formes de dystopie que la culture populaire a largement anticipées, de Terminator à Matrix. Mais refuser la technologie serait tout aussi dangereux : nos sociétés ont besoin d'outils performants pour mieux protéger, mieux secourir et se montrer plus résilientes. Toute la question, a-t-il résumé, réside dans l'articulation juste entre humanité et technique une articulation qui trouve sa solution dans un troisième élément : le sens, la finalité, le telos.
Un modèle français : l'Académie nationale de sécurité civile
A ensuite été détaillé ce qu'est l'Académie nationale de sécurité civile (ANSC) : un ensemble institutionnel qu'il présente comme unique par l'ampleur de son expertise, la profondeur de son expérience opérationnelle et le réalisme de ses entraînements. Cette expertise, a-t-il expliqué, est décuplée par l'union entre l'ENSOSP, tournée vers la formation des cadres, et l'Entente Valabre, pôle historique de recherche, d'expérimentation et d'appui opérationnel. Il a également rappelé que la France ne se limite pas à son territoire métropolitain : les Outre-mer, pleinement partie de la nation, exposent la sécurité civile à une diversité exceptionnelle de risques climatiques, géographiques et humains.
Porter la voix de la France
S'exprimant également au nom de l'IHEMI, le commandant a vu dans cette double représentation une continuité naturelle entre réflexion stratégique, formation des élites et mise en œuvre opérationnelle. Se définissant comme profondément patriote, par tempérament autant que par philosophie plus encore, selon ses mots, lorsqu'il s'exprime hors du territoire national, il s'est attaché tout au long de son propos à mettre en lumière les réussites françaises. Non par esprit de fermeture, a-t-il précisé, mais par la conviction que la coopération internationale, comme les relations interpersonnelles, se construit lorsque chaque nation assume ses richesses singulières : à la France, selon lui, une grandeur morale et spirituelle ; à Singapour, générosité et génie technologique. La liberté intellectuelle et spirituelle demeure, a-t-il ajouté, le point d'ancrage essentiel de l'exercice du leadership.
Il a par ailleurs tenu à préciser que cette valorisation n'exclut pas la lucidité critique : il travaille actuellement, à titre interne, à des pistes d'amélioration concernant l'intégration de l'intelligence artificielle et des technologies émergentes dans les dispositifs français de formation et de commandement.
La masterclass s'est ensuite déployée en trois temps : le déploiement national de l'IA dans la politique française de sécurité ; son usage concret au sein de la protection civile ; l'expertise française en matière de commandement, avec, en son cœur, l'enjeu de former les décideurs avant d'intégrer les outils.
1. Une ambition politique : la France en pointe sur l'intelligence artificielle
Pour introduire cette première partie, le commandant s'est appuyé sur une vidéo réalisée par le capitaine Ernest Werenfrid, illustrant la difficulté qu'éprouve un commandant des opérations de secours à intégrer l'IA alors qu'il est déjà soumis à une charge cognitive considérable. Ce support a permis d'élargir la réflexion à un autre terrain, celui de la guerre en Iran évoquée, a-t-il tenu à préciser, avec la plus stricte neutralité politique, présentée comme l'un des premiers conflits conduits conjointement avec des systèmes d'IA. Il a cité des données chiffrées révélant le poids quantitatif de la machine dans la chaîne décisionnelle et, en miroir, le temps extrêmement réduit laissé à l'arbitrage humain.
Cet exemple a mis en lumière, selon lui, l'enjeu fondamental du contrôle de la décision humaine et la nécessité d'une vigilance accrue en matière de cybersécurité sujet qu'il n'a fait qu'effleurer, tant il mériterait à lui seul un développement approfondi. Dans ce type de configuration, l'IA suggère, oriente, parfois conditionne, mais ne devrait jamais se substituer à la volonté humaine. L'enjeu central est celui de la traçabilité : la capacité à retracer précisément le processus décisionnel et à identifier le moment où la responsabilité humaine est effectivement engagée. Lorsque le jugement humain s'éloigne trop de l'action de la machine, le risque est réel de voir s'installer une zone grise, marquée par la dilution voire la disparition de la responsabilité.
De cette analyse, plusieurs biais inhérents à l'usage de l'IA ont été dénoncés : le shadow AI, ou l'utilisation de systèmes d'IA sans déclaration à l'autorité compétente ; les hallucinations des modèles, susceptibles de produire des réponses erronées avec une apparente assurance ; et l'effet hypnotique, ou effet de halo, par lequel une machine dont les réponses sont structurées et convaincantes tend à être perçue comme fiable, même lorsqu'elle se trompe.
Après avoir rappelé le rôle central du président de la République sur ces questions, il a dressé un panorama du contexte français : une politique résolument proactive en matière d'IA, portée par un territoire vaste et contrasté qui expose le pays à une grande diversité de risques et lui confère, en retour, une expérience opérationnelle considérable ainsi qu'un volume de données précieux pour l'entraînement des modèles. Les dernières années en portent la marque : cyclones à Mayotte, attaques terroristes, inondations dans le Nord, méga-feux de forêt à Landiras, séismes. Cette accumulation de crises, a-t-il souligné, impose le maintien d'une capacité permanente de préparation et d'adaptation face à des catastrophes de nature très différente.
Évoquant brièvement le rôle des armées à travers l'existence de l'AMIAD et celui des forces de sécurité intérieure, le commandant a choisi, en tant que sapeur-pompier, de concentrer son propos sur la sécurité civile : un territoire vaste et complexe, structuré par la DGSCGC, où le volontariat occupe une place centrale les quelque 200 000 sapeurs-pompiers volontaires constituant, a-t-il rappelé, l'un des organes vitaux de la nation.
Il a conclu cette partie en présentant les trois axes prioritaires définis par le Copil'IA pour la sécurité civile : l'intégration de l'IA dans les centres d'appels, son usage en matière de prévention, et son apport dans la lutte contre les feux de forêt. Le cadre législatif européen en particulier l'AI Act a été abordé de façon volontairement rapide se sachant face à un auditoire singapourien : non pour en minorer la portée, mais pour en dégager l'essentiel, à savoir une architecture fondée sur la gradation des risques, la responsabilité des fournisseurs et la centralité de l'humain. « L'Europe fait de la contrainte juridique un levier de coopération, d'éthique et de confiance », a-t-il résumé, un sujet qu'il connaît de l'intérieur, ayant pris part au conseil scientifique constitué auprès de la Commission européenne sur ces questions. La France, a-t-il enfin rappelé, sans s'y attarder outre mesure compte tenu du contexte local, s'inscrit dans le cadre des recommandations onusiennes : l'IA n'y est pas pensée comme une fin, mais comme un outil gouverné au service de l'intérêt général.
2. Sur le terrain : cinq cas d'usage et la dynamique HADRIA
La séquence s'est poursuivie par un échange en direct avec trois acteurs du dispositif français : Mathilde Vignancour, pour l'ANSC ; le contrôleur général Bruno Maestracci, du SDIS 77 de Seine-et-Marne, venu incarner concrètement ce que signifie commander une organisation de sécurité civile à l'ère de l'IA ; et le lieutenant-colonel Philippe Meresse, fondateur d'HADRIA. Le contrôleur général Maestracci a notamment insisté sur l'importance stratégique des programmes européens dédiés à l'intelligence artificielle.
Plusieurs cas d’usage ont ensuite été présentés : PredictOps offre une aide à la décision aux SDIS, capable d'anticiper les volumes d'intervention par zone en intégrant les variables météorologiques et les signaux faibles issus des recherches en ligne. Un second projet, à visée scientifique et pédagogique, repose sur un chatbot adossé au corpus de la sécurité civile française fruit, a-t-il tenu à saluer, du travail du capitaine Clément Barret, dont il a souligné l'expertise et qu'il recommande vivement pour ce type d'intervention. D'autres usages illustrent une IA embarquée au plus près de l'action : intégrée aux drones pour les pré-reconnaissances à Lyon, mobilisée pour anticiper la dynamique des feux de forêt avec Crimson, ou encore déployée dans les centres d'appel avec IAppel, avant, pendant et après le décroché de l'opérateur.
Un panorama plus large a mis en lumière près de soixante projets d'IA recensés en protection civile française, dont une dizaine déjà déployés signe d'une vitalité forte et largement ascendante. C'est pour structurer, coordonner et amplifier cette dynamique, aux niveaux national et européen, qu'HADRIA a été créé. Ses missions, présentées lors de l'échange, tiennent en quatre points :
- recenser les projets d'IA existants ;
- animer un réseau national ;
- faire émerger les initiatives les plus pertinentes ;
- construire une formation adaptée aux enjeux contemporains.
HADRIA n'est pas seulement un lieu de coordination : c'est une instance capable de produire un contenu de formation opérationnel, exigeant et critique, ancré dans les réalités du terrain. Il en a voulu pour preuve l'outil d'aide à la décision conçu pour identifier, qualifier et évaluer les projets, au service des décideurs publics. L'inscription de la prévention en particulier l'analyse des risques d'incendie et de panique de foule dans les bâtiments comme axe stratégique du ministère de l'Intérieur doit ainsi en partie, selon lui, aux analyses et au plaidoyer portés par HADRIA. De même, une note de politique publique consacrée aux agents conversationnels opérationnels vise à encadrer leur déploiement futur par une réflexion sur leurs apports, leurs limites et leurs conditions d'acceptabilité.
« Notre force réside précisément dans l'articulation entre pragmatisme opérationnel et vigilance critique »
3. Former les décideurs avant d'intégrer la technologie
La troisième partie de la masterclass a fait valoir que l'expertise française en gestion de crise repose d'abord sur la construction de chefs capables de comprendre et d'assumer la complexité humaine, avant d'intégrer les technologies une conception qui s'inscrit dans une filiation ancienne. Dès la fin du XIXᵉ siècle, Hubert Lyautey posait dans Le rôle social de l'officier les fondements d'un commandement qui ne se limite ni à la tactique ni à l'autorité formelle : l'officier y est un éducateur, un guide moral, attentif aux individus et à leur dignité, facteur de cohésion responsable non seulement de la manœuvre, mais des hommes et, au-delà, de la société.
Cette conception humaniste trouve un prolongement dans la tradition française de l'innovation stratégique, incarnée par Richelieu, Louis XIV et, plus près de nous, le général de Gaulle. Chez ce dernier, l'introduction des technologies nouvelles, chars, aviation, motorisation, ne s'est jamais faite au détriment de la réflexion stratégique. Il pensait la modernité comme une combinaison raisonnée des moyens techniques et du jugement humain, refusant les doctrines figées. Une devise, à laquelle les pompiers restent fidèles : « Cultiver le passé, engendrer l'avenir, tel est notre présent. »
Appliquée à la sécurité civile, cette tradition se traduit par une doctrine opérationnelle qui reconnaît que la décision se prend dans un environnement saturé d'informations, d'incertitudes et de stress. La réponse française repose sur une culture exigeante du retour d'expérience. Le RETEX, n'est pas une analyse administrative a priori, mais une manière de penser l'action a posteriori, d'en saisir les nuances, les ambiances, les émotions, les dilemmes moraux. À l'ENSOSP, cette culture irrigue la formation des officiers, alimente la doctrine et construit une mémoire organisationnelle.
Le facteur humain occupe ainsi une place centrale dans la formation des commandants : les exercices y sont systématiquement analysés à l'aide de retours vidéo, pour observer les styles de leadership, les réactions face à la pression, les biais cognitifs et les dynamiques collectives. L'objectif n'est pas d'imposer un modèle unique, mais d'aider chaque officier à développer sa propre capacité de discernement. Cette approche s'appuie sur des travaux scientifiques portant sur les facteurs humains et les biais décisionnels, qui montrent que la décision en situation de crise résulte toujours d'une interaction complexe entre la personne, le groupe, l'environnement et le contexte émotionnel en écho à l'injonction inscrite au fronton du temple de Delphes, Gnothi seauton, connais-toi toi-même, à la fois comme être humain dans son universalité et comme individu dans sa singularité.
C'est dans ce cadre intellectuel et éthique que s'inscrit l'intégration de l'intelligence artificielle : jamais pensée comme un substitut au commandement, mais comme un outil parmi d'autres, dont les apports doivent être compris, critiqués et encadrés. Pour approfondir cette réflexion, un partenariat a été noué avec l'Académie de la gendarmerie nationale, dans le cadre de la chaire ECOT, consacrée à l'éthique de la décision, aux interactions homme-machine et à la responsabilité en situation de crise. Un groupement d'intérêt scientifique dédié à l'IA et aux sciences de l'urgence et du risque a par ailleurs été constitué, rassemblant chercheurs et praticiens, l'ENSOSP y jouant un rôle de coordinateur entre monde académique et terrain.
Cette ambition se prolonge enfin dans une diffusion plus large d'une culture générale de l'IA : séminaires, colloques et développement d'un MOOC dédié doivent donner aux officiers des clés de compréhension techniques, juridiques, humaines et morales, afin qu'ils intègrent l'IA avec discernement, « sans fascination ni rejet ». La méthode française repose sur une conviction forte : il faut investir dans la technologie et ne surtout pas écouter les « technophobes nostalgiques du char à bœuf ».
Conclusion : l'humain au cœur de la décision
Les « leaders » de demain sauront gérer les crises à venir s'ils continuent d'apprendre et de maîtriser les fondamentaux de leur métier, s'ils demeurent ouverts aux innovations technologiques sans les sacraliser, et s'ils restent ancrés dans une tradition intellectuelle et morale qui donne sens à l'action. Le risque, aujourd'hui, est d'aborder les crises sous un angle purement technique, alors qu'elles ne sont techniques qu'en apparence :
« Ce qui se joue dans la crise est avant tout humain. Les hommes meurent pour des idées, pas pour des machines. »
« Il n'est de richesse que d'homme »: l'intelligence artificielle, pensée avec recul et nourrie par l'histoire, la recherche, l'éthique et la culture générale, doit demeurer au service d'un commandement responsable, lucide et profondément humain. Reste, suggère-t-il en filigrane, à repenser la crise à l'heure des « prédateurs »…