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Actualité

Mémoire RAD4

La réforme des PPI nucléaires : réponse opérationnelle des SDIS face aux nouveaux enjeux d'une crise nucléaire majeure

13/02/18

Parmi les nombreuses définitions existantes sur les risques majeurs, il est régulièrement fait mention qu'il s'agit d'évènements possibles avec une très faible occurrence, d’origines naturelles ou anthropiques, dont les effets peuvent mettre en jeu un grand nombre de personnes, occasionner des dommages importants et dépasser les capacités de réaction de la société.
Sur la partie "mettant en jeu un grand nombre de personnes", le constat est que depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, la France n'a pas connu de réalisation d'évènement majeur au sens de la définition précédente, amenant à déplacer massivement et durablement des populations dans l'espace de son territoire métropolitain et d'outre-mer. Pour autant, la probabilité d’occurrence n’est pas nulle. Par conséquent, il est nécessaire de s’y préparer car la mise en oeuvre de cette action de protection des populations demeure difficile à appréhender aussi bien du côté des décideurs que de celui des citoyens.

Quelles qu'en soient les origines, l'appréhension des catastrophes naturelles ou technologiques par les populations a changé. L'évolution de la société est venue réglementairement renforcer la reconnaissance du droit des citoyens à l’information préventive sur les risques majeurs ainsi que le développement d’une véritable culture du risque. Elle permet de positionner le citoyen comme le premier acteur de la sécurité civile.
Dans le cadre du mémoire, c'est sur les expériences récentes de catastrophes nucléaires que se traduisent les évolutions des pouvoirs publics sur tout un pan de planifications et de réponses organisationnelles multiservices avec la protection des populations comme enjeu prioritaire.

1ERE PARTIE : LE PARC NUCLEAIRE FRANCAIS

58 réacteurs nucléaires répartis sur 19 sites produisent près de 80 % de l'électricité en France. Elle est l'un des pays le plus nucléarisé au monde. Son histoire, son savoir-faire technique dans le domaine civil en fait une référence au niveau international.
C'est EDF qui exploite ces centres nucléaires de production d'électricité dont le plus ancien atteindra 40 ans (fin de vie évaluée pour un réacteur) en 2019, les plus récentes ayant un peu moins de 20 ans.
EDF assure également la sûreté et la sécurité de ses installations dont l'objet même représente un enjeu national stratégique. Les organismes de contrôle indépendants tels que l'autorité de sûreté nucléaire (ASN) et l'institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) sont chargés, chacun dans leur domaine de compétence, de surveiller que l'exploitant maîtrise ses installations en fonctionnement normal. Ils sont les experts du nucléaire auprès des pouvoirs publics en fonctionnement dégradé.

2EME PARTIE : DONNEES CONTEXTUELLES

La jeune histoire du nucléaire est jalonnée par des évènements accidentels majeurs qui ont marqués les générations et les esprits sur trois continents (Three Mile Island, Tchernobyl et Fukushima).
La perception de la population française est caractéristique de la méfiance vis-à-vis de ses centrales nucléaires. L'évocation du mot "nucléaire" n'amène pas immédiatement de mot négatif mais 66 % des français estiment que ce sujet est tabou. Autre point significatif, la distance de sécurité estimée pour être protégé d'une centrale nucléaire est de 330 km.

Les représentants de l'état dans les préfectures ont une vision très réaliste des conséquences d'une crise nucléaire sur la population. Ils considèrent qu'il faudra participer à fluidifier les mouvements de panique engendrés tout en assurant la continuité des services de base.
En effet, plus de 2 millions de personnes vivent dans un périmètre de moins de 20 kilomètres d'une centrale nucléaire. Dans certains cas, des métropoles sont proches de ce genre d'installation. Par exemple, Lyon (> 3 millions d'habitants) est à une quarantaine de kilomètres de la centrale de Saint-Alban tandis que Paris (10 millions d'habitants) est à moins de 100 kilomètres de celle de Nogent-sur-Seine. D'autres paramètres entrent en considération. Il s'agit notamment des éléments météorologiques du secteur avec l'historique des vents dominants.

3EME PARTIE : LA PLANIFICATION RELATIVE AUX CENTRALES NUCLEAIRES

Au cas où "l'impossible" se produirait, l'état a bâti, autour des dispositions générales ORSEC, une série de plans complémentaires les uns avec les autres, construits sur les retours d'expériences, les évolutions des connaissances scientifiques et techniques et les volontés politiques.
Dans le nucléaire, le plan d'urgence interne est le premier niveau de réponse. Il est rédigé et déclenché par l'exploitant en cas d'incident mettant en péril les installations.
Si l'incident venait à dépasser sa capacité de gestion, alors le préfet peut déclencher le plan particulier d'intervention. Il prend en compte un périmètre plus large et systématise des actions à accomplir notamment dans les phases d'évacuation. Il est élargi de 10 à 20 kilomètres pour la pré-distribution d'iode stable. Dorénavant, 3 phases de gestion d'urgence apparaissent. En plus de la phase réflexe à 2 kilomètres et de la phase concertée, une phase immédiate d'évacuation est ajoutée dans un rayon de 5 kilomètres pour rendre plus rapide la décision de protection des populations en fonction d'une des 3 situations accidentelles. Ces 3 situations sont les suivantes : rejet immédiat de courte durée, rejet immédiat de longue durée, rejet différé de longue durée.
Mais le retour d'expérience de l'accident de Fukushima a aussi fait prendre conscience qu'un accident dépassait largement ces limites. Ainsi, le plan national de réponse à un accident nucléaire et radiologique majeur intègre la situation d'incertitudes jusqu'à la dimension internationale d'une crise mettant en cause, entre autres, les centrales nucléaires. Il est décliné dans les zones de défense et dans tous les départements.
Parmi les effets positifs de l'application de ces plans, il implique les acteurs locaux dans la préparation au risque nucléaire et plus largement, il positionne le citoyen au centre du dispositif de notre système de défense comme la loi du 13 août 2004 de modernisation de la sécurité civile le prévoit. Les plans communaux de sauvegarde se développent et une prise de conscience citoyenne révèle une ressource indispensable localement. Le domaine de la santé se prépare également au travers du plan ORSAN avec un volet sur le nucléaire. Enfin différents plans réglementaires ou non viennent compléter à leur niveau toutes ces dispositions comme par exemple les plans particuliers de mise en sûreté dans les établissements scolaires.
Les perturbations que produirait un accident nucléaire sur la société impacterait la continuité des services, y compris celle des SDIS. Là aussi, des plans de continuité d'activité permettent d'envisager cette situation afin de renforcer la résilience des organisations donc de la société.

4EME PARTIE : DE LA PLANIFICATION A L'OPERATION

Face aux nouveaux enjeux du nucléaire, la large réponse opérationnelle inclut nécessairement les services départementaux d'incendie et de secours (SDIS). Leur proximité, leur crédibilité auprès des pouvoirs publics leur confèrent une place prépondérante parmi les experts de la gestion de crise. Ils disposent aussi de la capacité à pouvoir conseiller les décideurs par l'intermédiaire des conseillers techniques en risques radiologiques (CT RAD). La position de ces derniers est identifiée auprès de l'autorité préfectorale qu'elle soit départementale ou zonale afin d'aider le décideur à comprendre la situation et agir en conséquences.
Le CT RAD en SDIS peut rapidement disposer de ressources qu'il est capable d'interpréter et faire le lien avec les possibilités opérationnelles du service pour gérer la crise. Cette double compétence de gestion de crise et de conseil en matière de risques radiologiques s'entretient avec les autres pouvoirs publics et les partenaires du nucléaire. Par les obligations de transparence en matière de sécurité nucléaire, EDF transmet à la préfecture siège de la centrale nucléaire des messages de liaison détaillant la situation accidentelle avec des suggestions de conduite à tenir et évolutions probables. Grâce à l'outil CriTer, l'IRSN est en capacité de fournir des cartes de mesures et de modélisation sur des situations post-accidentelles prédéterminées qui sont juxtaposables sur la plateforme SYNAPSES du ministère de l'Intérieur orientée sécurité civile qui identifie les points d'intérêts vitaux et les points sensibles. Les cellules mobiles d'intervention radiologique, équipes et matériels spécialisés des SDIS, ont encore leur raison d'être pour peaufiner les mesures directement sur le terrain et alimenter les bases de données de l'IRSN.
La réponse opérationnelle des SDIS ne saurait être complète sans un travail préparatoire de déclinaison dans chaque département, d'une méthode de raisonnement tactique spécifique pour rapprocher la théorie planificatrice très bien organisée et la réalité du terrain avec ses spécificités locales. Comme point de départ, cette méthode peut avoir deux hypothèses d’accidents pouvant entraîner des rejets radioactifs dans l’environnement et retenus par l'IRSN : l'accident de perte de réfrigérant primaire (APRP) aggravé et les accidents de type rupture de tubes de générateur de vapeur » (RTGV). Pour ce qui concerne les SDIS, trois objectifs récurrents sont à réaliser en situation de crise nucléaire :
- participation à la gestion des évacués
- continuité des secours en zone impactée par les rejets
- mesures terrain prévues au PPI
La diversité et les aléas des situations, la réaction de masse « improbable » des populations que provoquerait un accident nucléaire, ne permettent pas une approche purement déterministe. Pour autant, en détenant une base de données quantifiables et qualifiables, des éléments d’aide à la décision et un recueil de retours d’expériences alors le CT RAD peut estimer les moyens opérationnels du SDIS à mettre en oeuvre tant dans leur faisabilité que leur utilité. Pour chacun de ces trois objectifs, il convient de s'appuyer sur une approche simple et logique de questionnements circonstanciels adaptée de la méthode QQOQCP. Il s'agit de dresser un état des lieux suffisamment large pour être précis et rendre le SDIS et ses partenaires réactifs dans l’urgence.
La création d’un plan de préparation opérationnelle de réponse en cas de crise décliné dans chaque département est un des enjeux qui conduit à l’intégration et à l’efficacité des SDIS, plus largement de la sécurité civile, dans la conduite d’un accident majeur d'origine nucléaire pour la protection des populations.
La question de l'évacuation des établissements sensibles comme par exemple les hôpitaux ou les maisons de retraite sera posée. Le retour d'expérience, la compilation des études techniques et scientifiques tendent à observer de la prudence quant à une évacuation précipitée de ce genre d'établissement. Il convient de préparer les bonnes conditions de transfert et de continuité médicale des patients.

CONCLUSION :

L'ampleur et la gestion d'une crise nucléaire majeure en France est difficile à appréhender car il n'y en jamais eu. Cela dit, pour ce qui concerne les SDIS, pouvoir disposer d'une ressource opérationnelle avec des repères simples, adaptés aux territoires, s'intégrant avec l'environnement organisationnel complexe, est un moyen de contribuer à la réalisation de l'objectif des pouvoirs publics dans cette situation: "assurer la protection de toute la population du début jusqu'à la fin de la crise en faisant les bons choix au bon moment".

Auteurs : Capitaine Sylvain ABADIE, SDIS 82

Capitaine Frédéric BASTIEN, SDIS 32

Tuteur : Commandant Jean-Yves FOUQUET, SDIS 50

Publié le 13/02/18 à 14:44