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Actualité

Mémoire produit dans le cadre de la formation d'adaptation à l'emploi de chef de groupement, 2017

L'innovation humaine et sociale des SDIS, vers un partenariat avec les laboratoires de recherche

12/04/18

INTRODUCTION

Depuis un peu plus de vingt années les organisations publiques que sont les SDIS se sont profondément transformées et ont réussi les nécessaires mutations issues de la loi du 3 mai 1996.

Ces structures sont maintenant à maturité et doivent faire face à de nouvelles contraintes liées à un contexte de financement de plus en plus tendu tout en répondant à de nouvelles missions dans un environnement complexe, incertain et surtout en perpétuelle évolution.

L’innovation au sens large et son volet organisationnel en particulier, peuvent donc être une piste pour s’adapter à ces changements toujours plus fréquents. La notion d’innovation n’est pas nouvelle, elle a puisé ses origines dans le monde de l’industrie et tout particulièrement lors de la 1ère révolution industrielle vers la fin du XIXème siècle. À cette époque, les inventions et découvertes étaient essentiellement scientifiques et techniques. Elles ne portaient pas encore le nom d’innovation même si elles permettaient d’augmenter la productivité et les performances des entreprises tout en améliorant quelquefois la qualité de vie au travail des employés. Sur ce point, il nous semble important de nous arrêter quelques instants sur les notions d’invention et de découverte qui ont en commun une démarche intellectuelle issue de l’observation d’un ou plusieurs phénomènes à laquelle s’ajoute la notion d’intuition qui permet de lancer des recherches dans une direction bien précise.

Lorsque ce phénomène se produit sans qu’il ait été recherché, nous parlons alors de sérendipité. Le hasard intervient dans la découverte, même si le scientifique doit ensuite conduire une démarche qui va lui permettre d’expliquer pourquoi ce phénomène non prévu est survenu. Cette découverte inopinée se produit pourtant régulièrement dans le monde de la recherche scientifique. Un des exemples les plus connus est la découverte de la pénicilline par Alexander Flemming.

Invention et découverte sont donc issues d’un processus de recherche qui, sans un écosystème favorable, ne deviennent jamais une innovation porteuse de croissance économique.

Plus tard, dans la 1ère moitié du XXème siècle, Joseph Schumpeter caractérisera l’innovation comme une «destruction créatrice» présentant des cycles discontinus, leviers majeurs d’une croissance économique par paliers.

Ainsi, l’innovation est très souvent portée par le secteur marchand et nous pourrions penser qu’il n’y a que peu d’intérêt à l’implémenter dans des organisations publiques comme les SDIS dont le cœur de métier est une activité de service au public. Il n’en n’est rien. En effet les piliers fondamentaux de la fonction publique sont l’égalité du citoyen devant la réponse de l’administration, la continuité du service public et surtout sa mutabilité et donc son adaptabilité. L’adaptation au changement des SDIS prend ici tout son sens.

Henry Mintzberg a caractérisé les organisations publiques telles que les SDIS sous la forme de la bureaucratie professionnelle. Contrairement à la bureaucratie classique définie par Max Weber qui a prôné un modèle d’organisation très vertical et dont la configuration ne laisse pas la place à l’initiative, elle permet de développer une certaine technicité ainsi qu’une autonomie dans les tâches qui sont confiées aux agents de la structure.

Cette autonomie relative des agents peut être source d’innovation sans diffusion et à l’usage exclusif du collaborateur qui en est à l’origine. En effet, les agents de terrain tant pour les tâches fonctionnelles que pour celles plus opérationnelles, apprennent à faire autrement que les règles fixées dans le but de s’adapter à la résolution de problèmes qui ne sont pas classiques. Sur le terrain, les sapeurs-pompiers le font quotidiennement. Paradoxalement , à leur retour dans leur centre de secours ou leur unité fonctionnelle, leurs facultés à optimiser les tâches administratives et à se mettre dans des postures favorables au changement organisationnel manquent cruellement de perméabilité.

Les SDIS sont des organisations assez fermées sur elles-mêmes où l’effet de réseau propice à la diffusion de l’innovation existe seulement au travers d’échanges avec les différents acteurs de la sécurité civile. De leur côté, les chercheurs semblent également évoluer dans un monde relativement fermé.Ils sont en quête de sujets de recherches, de financements et doivent faire preuve de réflexivité en portant un regard critique sur leurs propres travaux, idéalement en les confrontant à la réalité du terrain et en s’immergeant dans les organisations. Comme dans le domaine des technologies, les chercheurs en sciences humaines et sociales portent nécessairement un intérêt à ce que leurs recherches ne restent pas à l’état de découverte ou d’invention. Pour cela, le principal moyen de diffusion et de mise en valeur de leurs travaux consiste à publier des articles dans les revues scientifiques souvent peu accessibles par manque de vulgarisation ou de mise en pratique. Les chercheurs ont donc un intérêt certain à confronter leurs théories et leurs travaux en mettant en œuvre des processus comme la recherche-intervention au sein même de la structure étudiée.

Nous avons fait le choix de concentrer notre mémoire sur l’innovation humaine et sociale, domaine peu exploré, tout particulièrement dans des organisations comme les SDIS. Au-delà de la rencontre improbable des sapeurs-pompiers, acteurs de terrain, avec les chercheurs universitaires, notre attention a été attirée par les possibilités de partenariat entre deux sphères sociales très différentes.

Les travaux que nous avons réalisés pour mieux appréhender et cerner notre sujet nous ont conduits à formuler notre question de recherche de la manière suivante :

«Comment les SDIS peuvent-ils innover sur un plan humain et social en partenariat avec les laboratoires de recherche de l’enseignement supérieur ?»

Afin de pouvoir répondre à cette question, nous avons identifié les points qu’il était nécessaire d’éclaircir au travers d’un certain nombre d’interrogations :

Quels sont les domaines d’innovation existants en lien avec l’enseignement supérieur ? Quels processus d’innovation permettent de faire évoluer les organisations sur un plan humain et social ? Quels sont les laboratoires de recherche de l’enseignement supérieur qui pourraient contribuer à ces évolutions ? Sont-ils intéressés par ce domaine d’étude ? Quels sont les acteurs au sein des SDIS qui peuvent contribuer à la recherche humaine et sociale ? Comment faire interagir les différents acteurs ? Comment coordonner les différentes démarches de partenariat en matière d’innovation humaine et sociale ?

Ce questionnement a fait émerger un premier axe de recherche consacré aux processus en place dans les organisations publiques telles que les SDIS. Un second axe de recherche concerne les acteurs internes et externes à l’organisation qui pourraient être parties prenantes dans un processus d’innovation humaine et sociale.

Sur la base de cette approche, nous avons bâti le corpus de notre mémoire de la manière suivante :

Nous avons, dans la première partie, procédé à une analyse contextuelle en mettant en perspective les acteurs potentiels de l’innovation que sont les sapeurs-pompiers et les chercheurs ainsi que les structures et l’environnement externe. Nous avons également précisé notre méthodologie de conduite de nos recherches pour notre mémoire ainsi que le contour de nos travaux.

La seconde partie de ce mémoire est consacrée aux processus d’innovations que nous décrivons en nous appuyant sur notre revue de littérature et tout particulièrement les travaux de Kurt Lewin. Ce psychologue d'origine allemande a étudié et porté la promotion de la notion de recherche-action plutôt que la recherche fondamentale ou appliquée. Nous nous sommes également particulièrement intéressés aux travaux de James B Taylor qui a été un des pères fondateurs de l'étude de l’innovation sociale. Cette recherche est complétée par une enquête de terrain sous la forme d’un questionnaire relatif à l’innovation, envoyé dans tous les SDIS de France. Nous avons également conduit de nombreux entretiens avec des chercheurs universitaires et des cadres supérieurs, acteurs de la sécurité civile, qui sont impliqués dans des démarches d’innovations.

L’objectif de ces travaux est de pouvoir valider ou invalider une première hypothèse liée à l’organisation :

Si les SDIS mettent en place un processus d’innovation alors les laboratoires de recherche pourront l’intégrer.

Dans la troisième partie nous nous sommes attachés à cartographier et caractériser les acteurs de l’innovation humaine et sociale. Nous nous sommes également interrogés sur les possibilités de rencontres entre le monde des SDIS et celui de la recherche universitaire pour conduire des démarches innovantes sur le plan humain et social.

Ce travail a pour objectif de pouvoir valider ou invalider notre deuxième hypothèse de recherche :

Si les laboratoires de recherche deviennent des partenaires des SDIS alors ils les aideront à innover.

Un des principaux facteurs de réussite de l’innovation semble être sa faculté de diffusion dans la structure et surtout sa capacité à venir s’ancrer dans la culture de l’organisation. Ainsi, il est nécessaire d’être créatif mais cela ne suffit pas pour que le changement initié soit durable. L’immersion sur un temps long d’un chercheur au sein de l’organisation permet de mieux connaître l’écosystème, les référentiels et paradigmes, la culture et le passé de la structure. Elle permet également d’instiller une démarche d’innovation qui sera nécessairement incrémentale.

Dans ce mémoire, nous décrivons cette rencontre improbable entre une organisation publique et le monde de la recherche universitaire.

Nous nous sommes attachés à mettre en lumière les processus qui peuvent porter l’innovation humaine et sociale. Sur le plan humain, nous avons également fait ressortir plusieurs points qui sont décrits par Norbert Alter. Celui-ci considère que l’innovation ne doit pas être un «moment» mais plutôt un «mouvement» qui doit saisir l’ensemble des acteurs de la structure. Les paradigmes de l’innovation liés à la créativité sont très différents de ceux de l’organisation liés à la stabilité. La simple notion de changement ne suffit donc pas à assurer la mutabilité de celle-ci. Les processus créateurs qui conduisent à l’invention ou à l’innovation reposent essentiellement sur la capacité de l’ensemble des acteurs concernés à donner un sens ou un usage à celle-ci.

L’avancée d’une organisation telle qu’un SDIS repose donc sur la prise en compte de la dimension humaine et sociale de l'ensemble des acteurs qui la compose. Nous verrons qu'un partenariat entre chercheurs et praticiens peut être une source d’innovation, de créativité et devenir un facteur de réussite de l'adaptation au changement de nos structures.

Il peut prendre une forme concrète au travers de la recherche-intervention. Cette démarche sur un temps long va permettre aux chercheurs à la fois de mieux expérimenter ses théories mais également de pouvoir les adapter au fil du temps à la culture de l’organisation, à son histoire et aux perpétuels changements liés aux contraintes externes et internes.

Pour clore ce mémoire, nous proposons un certain nombre de préconisations concrètes et pragmatiques destinées à guider les SDIS qui souhaiteraient s’engager dans cette démarche. Elles visent également à les aider à changer les paradigmes en place dans les relations humaines et surtout à pérenniser une culture de la perméabilité aux changements.

Comme l'a énoncé le sociologue Norbert Alter, l'innovation devient ainsi ordinaire, la structure est dans un mouvement permanent et dans un processus d'amélioration continue favorables à la prise en compte des évolutions sociétales, environnementales et économiques.

Auteurs :

  • Commandant Arnaud GRAS SDIS 10
  • Commandant Christophe GUICHARD-NIHOU Ministère de la Transition Écologique et Solidaire
  • Commandant Christophe LECLERC SDIS 77
  • Commandant Pierre-Yves LE PERF SDIS 78

Directeur de mémoire : Commandant Étienne RUDOLF SDIS 57

Publié le 12/04/18 à 08:59