Cet espace est un outil de valorisation et de co-élaboration de sources et de ressources dans le champ général du Management organisationnel et ayant un lien avec le domaine particulier que représente le modèle français de sécurité civile. Son dynamisme et sa richesse est le fruit du partage d’une intelligence collective.

Actualité

ETUDES

Discipline et confiance : deux dimensions de la compétence organisationnelle. L'exemple de la brigade de sapeurs-pompiers de Paris

12/02/18

Le débat sur la compétence a longtemps agité les milieux universitaires dans leur tentative de théorisation du concept, et le secteur professionnel – privé et public – dans ses essais de mise en pratique du concept. S’il n’existe toujours pas de vision partagée de compétences, c’est que ce concept fait l’objet d’une confusion terminologique en sciences de gestion. Il est à la fois utilisé pour évoquer les habiletés au niveau individuel, les qualités d’un groupe ou d’un collectif, et les capacités d’une organisation à déployer ses ressources. Si la compétence individuelle a été particulièrement étudiée dans le domaine de la gestion des ressources humaines (Dietrich, 2015), ce sont les compétences stratégiques et les compétences organisationnelles qui ont suscité l’attention des chercheurs en management stratégique. Mais pour les organisations qui décident d’axer leur stratégie et leur management sur la compétence, le chemin entre la théorie et la pratique se révèle complexe. Pour passer de la théorie à la pratique, la majorité des organisations mise sur une instrumentation de gestion souvent ardue à déployer (Gilbert, 1998 ; Delobbe, Gilbert, & Le Boulaire, 2011). Les pièges sont nombreux entre l’excès de complexité qui aboutit à la création d’une maille instrumentale très fine induisant lourdeur de gestion et cloisonnement entre métiers mais permettant une reconnaissance précise des métiers, et l’excès de simplification des référentiels qui facilite le travail du gestionnaire au détriment de l’identité professionnelle des praticiens et d’une déconnexion avec la réalité du terrain (Delobbe, Gilbert, & Le Boulaire, 2011). Dans le cadre de cet article, nous nous focalisons sur la compétence organisationnelle comprise comme une mise en action collective et intentionnelle d’un système de ressources et de compétences (humaines, technologiques, etc.) afin d’atteindre un but.

C’est dans ce contexte des connaissances actuelles sur la compétence que nous nous sommes intéressés, à la compétence organisationnelle déployée par une organisation hautement fiable (Roberts & al. 1994), la BSPP (Brigade de Sapeurs-Pompiers de Paris), pour répondre pleinement à ses missions (Dietrich, Riberot, & Weppe, 2016). Alors qu’une majorité de travaux
abordant les questions de fiabilité dans les organisations se focalisent sur l’efficience des règlements et la pertinence de la structure organisationnelle, la dimension managériale est insuffisamment étudiée. Or les pratiques managériales sont le moyen de maîtriser l’interaction entre structures et comportements (Savall & Zardet, 1995), autrement dit, elles font partie intégrante de la compétence organisationnelle. La recherche conduite au sein de la BSPP a permis de mettre en lumière le rôle central joué par le système de management reposant sur la discipline. Cette dernière apparaît comme un pilier de la compétence organisationnelle. La discipline telle qu’évoquée dans l’article prend pour référence l’une des conceptions qu’en donne Foucault (1975) : il s’agit de « la discipline-mécanisme, dispositif fonctionnel servant à fabriquer des individus utiles. Celle-ci mobilise toute une tactique des forces et des corps dans des organisations utiles à la société (militaires, scolaires, hospitalières, industrielles). » (Dietrich, Riberot, & Weppe, 2016, p. 107). Les « individus utiles » évoqués par Foucault sont, dans le cadre de notre recherche, les sapeurs-pompiers de Paris dont l’utilité est une évidence au regard de la diversité et de l’importance de leurs missions : prévention, protection et lutte contre l’incendie ; protection et lutte contre les autres accidents, sinistres et catastrophes ; évaluation et prévention des risques (Brigade de sapeurs-pompiers de Paris, 2016). Présenter la discipline comme une dimension de la compétence organisationnelle offre l’occasion de réhabiliter une notion tombée en désuétude quand elle n’est pas décriée pour sa pseudo-appartenance au seul milieu militaire. Pourtant, la discipline est une notion partagée par différentes formes d’organisations à travers le monde, notamment les organisations à haute fiabilité (Robert, 1990). Par exemple, son inscription dans le comportement des acteurs de la sécurité civile s’avère particulièrement importante au regard des risques encourus dans l’exercice de ce métier. Si la discipline apparaît comme une composante essentielle du système de management mis en place dans les organisations hautement fiables, elle semble intrinsèquement liée à la confiance partagée par les membres de l’organisation. Ce terme de confiance employé par de nombreux sapeurs-pompiers de Paris que nous avons interrogés, offre un contraste saisissant avec la notion de discipline : à l’opposé de l’idée de contrainte, d’unilatéralisme et de contrôle associés à la discipline, la confiance repose sur des attentes communes, des représentations partagées, un dialogue et une forme de contrat moral régissant les actions des individus au sein d’une organisation. Si cette notion de confiance est relativement absente des règlements opérationnels, elle apparaît aux yeux des acteurs de terrain comme une dimension essentielle de la performance de leur organisation. En nous appuyant sur l’analyse des pratiques observées et des discours recueillis au sein de la BSPP, nous proposons dans cet article de démontrer que la confiance et la discipline, sont deux dimensions clés d’une compétence organisationnelle favorisant la fiabilité des organisations.
Après être revenu sur la discipline – dimension de la compétence organisationnelle notamment en situation extrême – que nous illustrerons plus abondamment à travers des verbatim recueillis auprès des membres de la BSPP, nous montrerons comment la confiance s’intègre dans le champ lexical des mêmes acteurs alors qu’elle est absente de la plupart des règlements opérationnels. L’occasion nous sera alors donnée d’ouvrir la discussion sur la place de ce concept dans des organisations, soumises ou non à un environnement extrême et sur l’apparent paradoxe qu’il présente avec la notion de discipline.

Auteurs : Anne DIETRICH, Maître de conférences en sciences de gestion – HDR, IAE Lille
Jérôme RIBEROT, Doctorant en sciences de gestion, IAE Lille ; lieutenant-colonel, BSPP
et Xavier WEPPE, Maître de conférences en sciences de gestion, IAE Lille

Pour consulter l'article dans son intégralité, veuillez télécharger le fichier ci-dessous :

Publié le 12/02/18 à 09:23